Les chrétiens de Najrān reçus dans la mosquée du dernier prophète de l'islam (ﷺ)

1. Contexte : Najrān, un bastion chrétien dans l’Arabie préislamique

Najrān est une région située au sud-ouest de la péninsule Arabique, aujourd’hui en Arabie Saoudite, à la frontière avec le Yémen. Au VIIe siècle, elle abrite une communauté chrétienne active, influencée par l’Église d’Orient (nestorienne) et les traditions monastiques locales. Ce sont des arabes chrétiens – souvent lettrés, commerçants, et respectés dans la région.

Le Prophète Muhammad (ﷺ), dans sa mission d’unification religieuse et politique de l’Arabie, entre en contact avec eux vers l’an 9 de l’Hégire (630-631). À cette époque, de nombreuses délégations viennent à Médine pour établir des relations diplomatiques. Celle de Najrān est parmi les plus notables.

2. Une délégation chrétienne accueillie à Médine

Une délégation d’environ 60 notables chrétiens (dont évêques et érudits) est envoyée à Médine pour rencontrer le dernier Prophète de l'islam. L’échange dure plusieurs jours et donne lieu à des discussions théologiques franches mais respectueuses, notamment sur la figure de Jésus (ʿIsā) et sa nature.

L’épisode est documenté par plusieurs sources classiques :

  • Ibn Ishaq, dans la Sīra,

  • al-Ṭabarī, dans son Tārīkh,

  • ainsi que des auteurs plus tardifs comme Ibn Kathīr.

3. Un fait marquant : les chrétiens prient dans la mosquée

Au cours de leur séjour, la délégation demande à prier dans la mosquée du Prophète. Plusieurs compagnons proposent de s’y opposer. Mais Muhammad () autorise les chrétiens à prier librement.

Selon al-Ṭabarī, il aurait dit :

"Laissez-les. Ce sont des gens du Livre."

Ce geste — inédit pour l’époque — illustre une vision de l’espace sacré partagé, et surtout une tolérance religieuse profonde. Il n’est pas question de syncrétisme, mais de coexistence respectueuse, dans un cadre contrôlé mais ouvert.

4. Discussion doctrinale sans rupture

Les discussions entre le Prophète et la délégation portent principalement sur :

  • la nature de Jésus (fils de Dieu ou prophète ?),

  • la Trinité, contestée par le Coran (cf. sourate 4:171 et 5:73),

  • la notion de fils de Dieu, que l’islam rejette.

Selon Ibn Ishaq, lorsque le désaccord devient ferme, la délégation propose un mubāhala — un duel de prières où chaque camp invoque la malédiction divine sur celui qui ment. Le Prophète accepte la proposition, mais au moment décisif, les chrétiens refusent le mubāhala, redoutant la sincérité spirituelle de Muhammad.

En lieu de rupture, on conclut un accord de coexistence pacifique, connu sous le nom de traité de Najrān.

5. Le traité de Najrān : un pacte de protection religieuse

Muhammad (ﷺ) établit un traité écrit avec les chrétiens de Najrān. Il leur garantit :

  • la protection de leur vie, de leurs biens, de leurs lieux de culte,

  • le droit de pratiquer leur religion sans contrainte,

  • une exemption de service militaire, en échange d’une capitation (jizya), taxe symbolique de protection.

"À ceux de Najrān et à leurs partisans, protection de Dieu et de Son Prophète. Ils ne seront ni agressés, ni opprimés..."
— Extrait transmis par Ibn Saʿd et d’autres compilateurs

Ce traité est considéré par de nombreux juristes classiques comme une référence en matière de droit des minorités religieuses sous autorité musulmane.

6. Lecture contemporaine : ce que disent les historiens

Sources attestés

  • Le récit est bien documenté dans la Sīra d’Ibn Ishaq (via Ibn Hishām), dans al-Ṭabarī, et repris par Ibn al-Qayyim et Ibn Kathīr.

  • Des éléments du traité de Najrān figurent dans les ouvrages de fiqh (droit islamique) médiévaux, cités comme précédents juridiques valides.

Vision des chercheurs modernes

  • W. Montgomery Watt voit dans cet épisode une illustration de la politique d’intégration pacifique de Muhammad (ﷺ) dans ses dernières années.

  • Fred Donner y perçoit un exemple de gouvernance multi-confessionnelle embryonnaire.

  • John Andrew Morrow, dans The Covenants of the Prophet Muhammad with the Christians of the World (2013), réunit plusieurs versions du pacte, en soulignant son inspiration humanitaire universelle.

  • Les historiens s’accordent sur l’accueil dans la mosquée comme un fait historique plausible, et sur le traité comme texte normatif, même si plusieurs variantes du document circulent.

Conclusion

Ce moment où le Prophète Muhammad (ﷺ) ouvre sa mosquée aux chrétiens de Najrān n’est pas une simple anecdote : c’est un acte fondateur de la coexistence religieuse dans l’islam. Il affirme que la foi peut être ferme sans être fermée, et que le désaccord théologique n’empêche pas le respect humain.

C’est une scène qu’on imagine difficile aujourd’hui, mais qui a bien eu lieu : des moines chrétiens priant dans la mosquée du Prophète de l’islam. Et personne ne leur a fermé la porte.