Jésus a t'il existé historiquement ?

La question de l'existence de Jésus de Nazareth intrigue, divise, passionne. Pourtant, pour la majorité des historiens et spécialistes des origines du christianisme, son existence est un fait bien établi. Ce consensus repose sur l'étude critique de sources chrétiennes et non chrétiennes, les analyses de la recherche moderne, et le contexte archéologique du Ier siècle en Palestine. Cet article propose une synthèse structurée des données disponibles, en croisant perspectives académiques, témoignages antiques, critiques sceptiques et réponses historiennes.

I. Les sources antiques attestant Jésus de Nazareth

La solidité de l’hypothèse historique repose d’abord sur l’existence de sources multiples et indépendantes, issues de divers milieux culturels (juif, romain, chrétien), qui mentionnent ou impliquent un personnage nommé Jésus, actif au Ier siècle. Bien que les témoignages soient parfois partiels ou postérieurs, leur convergence forme une trame solide pour affirmer son historicité.

A. Les sources non chrétiennes

  1. Flavius Josèphe (37–100 ap. J.-C.), historien juif au service de Rome, est la source la plus précieuse et la plus proche dans le temps. Il mentionne Jésus à deux reprises dans ses Antiquités juives :

    • Antiquités 20.9.1 : Josèphe évoque l’exécution de « Jacques, le frère de Jésus appelé Christ ». Ce passage est reconnu comme authentique par l’immense majorité des chercheurs, car il est sobre et sans ajout théologique.

    • Antiquités 18.3.3 – le Testimonium Flavianum : ce passage plus développé décrit Jésus comme un « homme sage », faiseur de miracles, crucifié sous Pilate. Il contient des éléments manifestement interpolés par des copistes chrétiens (ex. : « il était le Christ »). Toutefois, la majorité des spécialistes considèrent qu’il repose sur un noyau historique authentique, que des scribes ont ensuite enjolivé.

  2. Tacite (env. 56–120 ap. J.-C.), historien romain, confirme dans ses Annales (XV, 44) que « Christus », fondateur des chrétiens, fut exécuté sous Tibère par Ponce Pilate. Ce témoignage extérieur, rédigé de manière critique envers les chrétiens, est jugé hautement fiable.

  3. Suétone (biographe impérial), Pline le Jeune (gouverneur de Bithynie), et Mara Bar Serapion (philosophe syrien) apportent des mentions indirectes d’un sage juif martyrisé et d’un mouvement chrétien précoce – signes qu’un fondateur historique était bien connu dans la mémoire collective.

Ces sources extérieures ne cherchent pas à défendre la foi chrétienne : leur hostilité ou neutralité renforce leur valeur comme témoignages indépendants de l'existence de Jésus.

B. Les sources chrétiennes anciennes

  1. Les épîtres de Paul (années 50) : les plus anciens textes chrétiens conservés. Paul y mentionne :

    • La naissance de Jésus, « né d’une femme, sous la Loi » (Galates 4:4).

    • Son ascendance davidique (Romains 1:3).

    • La présence de frères, dont Jacques, qu’il a rencontré personnellement (Galates 1:19).

    • Sa crucifixion, son enterrement, et les apparitions postérieures.
      Paul ne raconte pas la vie de Jésus comme une biographie, mais tous ses propos présupposent une existence historique incarnée et récente.

  2. Les Évangiles synoptiques et Jean (70–100 ap. J.-C.) : racontent la vie, l’enseignement et la mort de Jésus. Même s’ils sont rédigés avec une visée théologique, ils s’appuient sur :

    • Des traditions orales datant des années 30-50.

    • Des sources communes (comme l’Évangile de Marc ou la source hypothétique Q).

    • Des critères historiques : attestations multiples, éléments embarrassants (comme la crucifixion), cohérences contextuelles (lieux, coutumes, noms).
      En appliquant les outils de la critique historique, les chercheurs extraient un noyau factuel solide du récit évangélique.

C. Les sources archéologiques : contexte confirmé, indices matériels

L’archéologie n’atteste pas directement Jésus par une inscription le nommant de son vivant, mais elle confirme massivement le cadre historique, social et politique dans lequel il est censé avoir vécu. Elle fournit également des preuves indirectes de la véracité des récits.

C.1. Nazareth au Ier siècle : un village réel

Contrairement à une idée populaire relayée par certains mythistes (notamment au XIXe siècle), Nazareth a bien existé à l’époque de Jésus :

  • Des fouilles menées depuis les années 2000 (notamment par Ken Dark) ont mis au jour des habitations troglodytiques, des silos, des citernes, des poteries datées entre le Ier siècle av. et ap. J.-C.

  • En 2009, des archéologues israéliens ont exhumé une maison juive typique du Ier siècle, à quelques mètres de la Basilique de l’Annonciation.

  • L’environnement archéologique montre un village pauvre, juif pratiquant, avec des objets conformes à la pureté rituelle juive (absence d’os de porc, etc.).

  • Le fait que les évangiles présentent Jésus comme « de Nazareth », un lieu sans prestige, va à l’encontre d’une invention apologétique : cela aurait été peu valorisant pour un Messie.

C.2. Inscription de Ponce Pilate à Césarée

Découverte en 1961, cette inscription latine du Ier siècle, gravée sur une pierre de réemploi, indique :

« …TIBERIEUM…PONTIUS PILATUS…PRAEFECTUS IUDAEAE… »

  • Elle prouve que Ponce Pilate a bien été préfet (et non procurateur) de Judée sous l’empereur Tibère.

  • Cela confirme parfaitement les récits évangéliques et le passage de Tacite.

  • C’est la seule preuve archéologique directe de l’existence de Pilate, un acteur clé dans la Passion.

C.3. La crucifixion attestée : Yehohanan

Dans un ossuaire découvert à Jérusalem, un certain Yehohanan ben Hagkol, exécuté au Ier siècle, présente un clou traversant le talon, enfoncé dans le bois de la croix. C’est :

  • La seule trace archéologique de crucifixion retrouvée à ce jour.

  • La preuve matérielle que les Romains crucifiaient bien des Juifs de manière conforme aux évangiles.

  • Une confirmation que cette pratique, ignominieuse et douloureuse, était bien une réalité à l’époque.

C.4. Tombeaux, ossuaires et familles juives

  • L’ossuaire de Caïphe, grand prêtre contemporain de Jésus, a été découvert dans une tombe familiale, avec une inscription claire de son nom.

  • L’ossuaire attribué à Jacques, frère de Jésus, découvert sur le marché antiquaire, porte l’inscription : « Jacques, fils de Joseph, frère de Jésus ». Si son authenticité est débattue (l’ajout du « frère de Jésus » pourrait être un faux), l’objet reste historiquement intéressant : il montre que ces trois noms juifs fréquents (Jésus – Yeshua, Joseph – Yosef, Jacques – Yaakov) circulaient ensemble.

C.5. Capharnaüm et la synagogue du Ier siècle

  • À Capharnaüm, village des bords du lac où Jésus aurait enseigné, des fouilles ont révélé une synagogue en basalte (sous une structure byzantine), datée du Ier siècle.

  • Une habitation transformée en lieu de culte a été identifiée comme la maison de Pierre par la tradition chrétienne très ancienne (IVe siècle), preuve d’un culte local aux origines très précoces.

C.6. Pratiques juives du temps : immersion, pureté, rituels

L’environnement archéologique de la Judée et de la Galilée confirme que :

  • Le judaïsme du Ier siècle était divers mais intensément pratiquant.

  • Les bains rituels (miqveh), les synagogues et les objets de la vie quotidienne reflètent un contexte identique à celui décrit dans les Évangiles.

  • Ce réalisme culturel rend peu probable l’invention tardive d’un personnage inséré de façon aussi cohérente dans ce cadre.

II. Ce que l’on sait du Jésus Historique

Alors que les sources établissent avec force l’existence d’un homme nommé Jésus en Judée au Ier siècle, la question suivante est : que peut-on dire de lui d’un point de vue historique ? Autrement dit, indépendamment des croyances religieuses ou des dogmes, quel type de personnage fut Jésus, que faisait-il, que disait-il, dans quel contexte vivait-il, et pourquoi a-t-il été exécuté ?

Les historiens s'accordent sur un certain nombre de faits de base, même si les interprétations de sa figure varient selon les approches. Cette partie examine d’abord ce consensus minimal, puis les grands portraits élaborés par la recherche moderne.

A. Un consensus fort sur l’existence et les grandes lignes de sa vie

A.1. Les points de convergence historiques

À partir de l’analyse croisée des Évangiles, des lettres de Paul, et des sources extérieures, les spécialistes s’accordent sur un socle de faits hautement probables, car ils sont :

  • Attestés par plusieurs sources indépendantes ;

  • Parfois embarrassants (et donc peu susceptibles d’avoir été inventés) ;

  • Cohérents avec le contexte socio-politique connu.

Voici les éléments les plus consensuels :

  • Nom et origine : Jésus (Yeshua en hébreu) est né probablement entre -4 et l’an 6, en Galilée, vraisemblablement à Nazareth, d’une famille juive modeste.

  • Famille : Ses parents s’appelaient Marie (Miryam) et Joseph (Yosef). Il avait des frères et sœurs, dont Jacques, qui deviendra une figure importante à Jérusalem après sa mort (confirmé par Paul et Josèphe).

  • Langue et culture : Jésus parlait probablement l’araméen, comprenait l’hébreu biblique, et vivait dans une culture juive apocalyptique, sous domination romaine.

  • Baptême par Jean : Fait historique très probable, attesté par plusieurs sources. Le fait que Jésus ait été baptisé par un autre prophète (suggérant une certaine subordination) est gênant théologiquement, donc jugé authentique.

  • Prédication en Galilée : Jésus a été un prédicateur itinérant, annonçant le Règne (ou Royaume) de Dieu, guérissant, enseignant en paraboles, et attirant des disciples, hommes et femmes.

  • Entourage : Il a formé un cercle de Douze apôtres (symbolisant les 12 tribus d’Israël), ce qui suggère une intention de renouvellement du peuple de Dieu.

  • Activité à Jérusalem et geste au Temple : Jésus est monté à Jérusalem peu avant la Pâque, où il a chassé les marchands du Temple, geste à forte portée symbolique et politique.

  • Arrestation et exécution : Jésus a été arrêté, probablement par les autorités juives (ou avec leur collaboration), et remis aux Romains. Il a été crucifié sous Ponce Pilate entre 30 et 33. La crucifixion est un fait extrêmement bien attesté, car c’était un supplice réservé aux subversifs et esclaves, et donc déshonorant.

  • Suite immédiate : Peu après sa mort, ses disciples ont proclamé qu’il était ressuscité et ont diffusé ce message. Historiquement, cela montre une persistance du mouvement, malgré la disparition de son leader, ce qui serait peu probable sans base solide.

A.2. Ce que ce consensus implique

Ces éléments sont acceptés non seulement par des chercheurs chrétiens, mais aussi par des historiens juifs, agnostiques, athées. L’objectif n’est pas de valider des miracles, mais de reconstruire un portrait historiquement plausible d’un homme du Ier siècle.

Par exemple :

  • L’historien juif Geza Vermes le présente comme un charismatique juif guérisseur, dans la tradition des hassidim galiléens.

  • E. P. Sanders, professeur à Oxford, liste au moins huit faits historiques indiscutables concernant Jésus (baptême, disciples, prédication, opposition au Temple, crucifixion, etc.).

  • Paula Fredriksen, historienne non chrétienne, dit : « Les sources convergent sur le fait que Jésus a prêché, guéri, attiré des disciples et a été crucifié. Aucun spécialiste sérieux n’en doute aujourd’hui. »

B. Les grands portraits du Jésus Historique

Une fois ces éléments reconnus, la recherche tente de comprendre l’intention, le message, la personnalité de Jésus. C’est ici que les hypothèses se diversifient. Plusieurs modèles interprétatifs coexistent, tous construits sur les mêmes sources, mais avec des lectures différentes.

1. Le Jésus prophète apocalyptique

Approche dominante dans la recherche actuelle.

  • Défendue par : Albert Schweitzer, Bart Ehrman, John P. Meier, Dale Allison.

  • Vision : Jésus croyait à l’imminence de la fin des temps. Il annonçait que Dieu allait intervenir très bientôt pour instaurer son Royaume.

  • Preuves : nombreuses références au jugement, au Fils de l’homme, au Royaume qui vient « bientôt ». Jésus semble persuadé que la génération présente verrait la fin.

  • Schweitzer : « Jésus se croyait le dernier prophète avant l’irruption de Dieu dans l’Histoire. Il s’est trompé, mais il a vécu dans une attente sincère. »

2. Le Jésus maître de sagesse sociale

  • Défendue par : John Dominic Crossan, Marcus Borg, et le Jesus Seminar.

  • Vision : Un sage itinérant, enseignant une éthique de la compassion, de l’égalité et de la non-violence.

  • Accent mis sur : les paraboles, les discours sur le pardon, les repas partagés avec les exclus.

  • Jésus apparaît comme un critique du pouvoir religieux, mais pas nécessairement apocalyptique.

3. Le Jésus guérisseur charismatique

  • Défendue par : Geza Vermes, Maurice Casey.

  • Vision : Jésus est un homme saint juif, reconnu comme guérisseur et exorciste.

  • Ses actions (guérisons, exorcismes) s’inscrivent dans une tradition juive ancienne.

  • Jésus est intégré dans son judaïsme et ne se voit pas forcément comme fondateur d’une nouvelle religion.

4. Le Jésus révolutionnaire

  • Approche minoritaire, défendue par : S.G.F. Brandon, Reza Aslan.

  • Vision : Jésus était un activiste politique, prônant une forme de soulèvement contre Rome, voire un messianisme nationaliste.

  • Preuves avancées : l’arrestation politique, l’écriteau « Roi des Juifs ».

  • Critique : manque de preuves solides que Jésus ait prôné la violence. Il n’a jamais levé d’armée, ni prôné d’insurrection.

5. Le Jésus messie spirituel

  • Défendue notamment par : N. T. Wright, Richard Bauckham.

  • Vision : Jésus se voyait comme accomplissant la mission d’Israël, inaugurant le Royaume par sa propre personne.

  • Intègre des éléments apocalyptiques et de messianisme, mais dans une vision plus théologique.

En résumé

Même si les chercheurs divergent sur l’interprétation précise de Jésus (sage ? prophète ? réformateur ? mystique ?), tous s’accordent sur l’existence d’un personnage réel, ancré dans l’histoire juive du Ier siècle. Ces divergences ne remettent pas du tout en cause son historicité – au contraire, elles en témoignent : on ne peut pas reconstituer divers « portraits » d’un pur mythe.

La question n’est donc plus : « Jésus a-t-il existé ? », mais « Quel Jésus a existé ? », comme le résume l’historien Daniel Marguerat. Cette quête du « Jésus historique » continue à mobiliser chercheurs croyants et non croyants, car elle interroge à la fois l’histoire, la mémoire, et le sens profond du message de cet homme galiléen.

III. La thèse mythiste : arguments, histoire et réfutations

Alors que l’écrasante majorité des spécialistes considère que Jésus de Nazareth a bien existé, une théorie marginale mais persistante propose qu’il s’agirait en réalité d’un personnage fictif, né d’une élaboration mythologique ou symbolique : c’est la thèse mythiste, ou du « Jésus mythique ».

Bien que rejetée par presque tous les experts en histoire ancienne et en études bibliques, cette thèse connaît un certain écho médiatique et en ligne, notamment auprès du grand public athée ou agnostique. D’où l’importance d’en comprendre les fondements, les auteurs qui la soutiennent, et les réponses qu’y apportent les historiens professionnels.

A. Origines et résurgence de la thèse mythiste

1. Origines modernes (XVIIIᵉ–XIXᵉ siècles)

  • La théorie du Jésus mythique apparaît vers la fin du XVIIIᵉ siècle, dans un contexte de critique religieuse, avec des penseurs comme Volney ou Dupuis, qui interprètent le christianisme comme un culte solaire réempruntant des mythes anciens.

  • Elle prend de l’ampleur au XIXᵉ siècle avec le philosophe allemand Bruno Bauer, qui nie l’existence historique de Jésus et soutient que les évangiles sont des fictions littéraires créées pour exprimer une théologie.

  • Arthur Drews, en 1909, publie Le Mythe du Christ (Die Christusmythe), best-seller en Allemagne, relançant l’idée que Jésus ne fut qu’un mythe religieux, inspiré d’anciens dieux morts et ressuscités (Osiris, Attis, Mithra…).

2. Relance au XXᵉ et XXIᵉ siècles

  • G. A. Wells (années 1970) : propose une distinction entre un Jésus théologique et un possible Jésus historique plus tardif, puis adoucira sa position.

  • Robert M. Price et Richard Carrier sont aujourd’hui les principaux représentants académiques de la thèse mythiste aux États-Unis.

    • Price, théologien devenu sceptique, affirme que toutes les données sur Jésus sont redevables à des relectures mythiques de textes juifs.

    • Carrier, historien avec doctorat en histoire ancienne, utilise une méthode bayésienne (probabiliste) et estime dans On the Historicity of Jesus (2014) qu’il n’y a qu’1 chance sur 3 que Jésus ait existé.

  • En France, la thèse est peu défendue dans les milieux scientifiques, mais des personnalités médiatiques comme Michel Onfray l’ont popularisée (notamment dans Décadence, 2017), en s’appuyant sur des arguments issus du comparatisme mythologique.

B. Les principaux arguments mythiste

Les partisans de cette thèse avancent plusieurs types d’arguments. En voici les principaux, avec leurs contre-arguments historiques.

B.1. « Il n’existe aucune source contemporaine de Jésus »

  • Objection : Aucun texte de l’époque de Jésus ne parle directement de lui. Aucun historien juif ou romain ne le mentionne de son vivant.

  • Réponse : C’est normal pour un prédicateur marginal dans une province éloignée de l’Empire. Des personnages réels comme Ponce Pilate ou Hérode le Grand ne sont connus que par 1 ou 2 sources. Or ici, nous avons : Paul, les Évangiles, Josèphe, Tacite, Pline, Suétone… Une abondance relative par rapport à bien des figures antiques.

B.2. « Les récits évangéliques sont mythologiques et se contredisent »

  • Objection : Les évangiles ne sont pas fiables historiquement : contradictions (naissance, généalogies, chronologie de la Passion), emprunts à l’Ancien Testament ou à des mythes païens.

  • Réponse : Les évangiles sont des récits théologiques, oui, mais cela n’exclut pas une base historique. Les historiens savent traiter les textes biaisés (comme les annales royales ou les textes de propagande) en les croisant et en appliquant des critères critiques (attestation multiple, critère d’embarras, cohérence contextuelle). L’usage d’écritures anciennes ne prouve pas l’invention de toute la trame, mais un effort d’interprétation théologique après coup.

B.3. « Paul ne parle jamais de la vie terrestre de Jésus »

  • Objection : Dans ses lettres, Paul ne raconte aucun épisode de la vie de Jésus, comme s’il ignorait son existence terrestre.

  • Réponse : Faux : Paul dit que Jésus est né d’une femme, juif, qu’il a eu des frères (dont Jacques), qu’il a enseigné la Cène, qu’il a été crucifié et enterré. Il rencontre même des témoins oculaires (Pierre, Jacques). Paul ne raconte pas la vie de Jésus parce que ses lettres ne sont pas des biographies, mais des lettres pastorales.

B.4. « Jésus ressemble trop à d’autres figures mythiques »

  • Objection : Jésus aurait été copié sur des dieux païens (Mithra, Horus, Dionysos, etc.), eux aussi nés d’une vierge, morts et ressuscités.

  • Réponse : Ces comparaisons sont souvent inexactes ou tirées par les cheveux. Exemples :

    • Mithra naît d’un rocher, non d’une vierge.

    • Osiris est ressuscité, mais pour devenir roi des morts, non pour vivre à nouveau.

    • Dionysos ne meurt pas et ne ressuscite pas dans le sens chrétien.
      Le contexte juif de Jésus est bien différent : monothéisme, Torah, prophètes… pas de syncrétisme païen direct.

Egalement, si des figures sensiblement similaires ont pu existé dans l'Histoire, cela ne remet pas en cause l'éventualité de celle-ci.

B.5. « Le christianisme aurait pu naître d’une croyance céleste »

  • Objection : Carrier propose que le premier Jésus était une figure céleste perçue par visions, avant que les évangiles ne lui attribuent une biographie terrestre.

  • Réponse : Cette hypothèse est contredite par :

    • Le fait que les premiers chrétiens connaissaient la famille de Jésus (Jacques, Jude, etc.).

    • L’apparition rapide de traditions biographiques très localisées.

    • Le besoin de justifier certaines incohérences historiques (comme le lien artificiel avec Bethléem), qui indiquent qu’une base réelle têtue devait exister, obligeant les auteurs à s’ajuster.

C. Les réponses de la recherche académique

C.1. Rejet massif du mythisme

  • Le consensus est quasi total dans les milieux universitaires : aucun département d’Histoire ni chaire en exégèse sérieuse ne défend aujourd’hui le mythisme.

  • Bart D. Ehrman, agnostique, écrit : « Aucun spécialiste compétent de l’Antiquité ne soutient que Jésus n’a pas existé. Le mythisme est un phénomène marginal. »

  • Maurice Casey, Simon-Claude Mimouni, Daniel Marguerat, John Meier, Paula Fredriksen, James D.G. Dunn, N.T. Wright et des dizaines d’autres chercheurs ont tous réfuté cette position comme infondée méthodologiquement.

C.2. Raisons du rejet

  • Le volume et la diversité des sources (chrétiennes, juives, romaines).

  • L’impossibilité d’expliquer l’émergence rapide du christianisme sans fondateur réel.

  • Les critères historiques classiques appliqués avec succès à d’autres figures antiques sont largement favorables à l’existence de Jésus.

  • L’absence de sources affirmant qu’il n’a jamais existé : aucun texte antique ne traite Jésus comme une fiction ou un mythe.

C.3. Position des Historiens séculiers

Même des historiens non croyants ou agnostiques rejettent la thèse mythiste :

  • Michael Grant : « Nier l’existence de Jésus est insoutenable historiquement. »

  • Gerd Lüdemann (agnostique) : « Jésus a existé. Nier ce fait, c’est se marginaliser. »

  • R. Joseph Hoffmann : « Le Jésus mythique est une distraction pseudo-scientifique. »

IV. Ce que disent certains spécialistes : synthèse en citations

Voici un aperçu de la position de divers historiens, exégètes et chercheurs de renom sur la question de l’existence historique de Jésus. Tous ne sont pas croyants, mais tous s’accordent sur la réalité historique de sa personne :

Bart D. Ehrman

Professeur à l’Université de Caroline du Nord, spécialiste du christianisme primitif (agnostique)

« Jésus a bel et bien existé. Il est mentionné dans de nombreuses sources indépendantes, y compris des textes non chrétiens. Le mythisme est une position marginale et non défendable académiquement. »
(Did Jesus Exist?, 2012)

John P. Meier

Prêtre, historien, auteur de la série académique “Un certain Juif : Jésus”

« La crucifixion de Jésus sous Ponce Pilate est l’un des faits les mieux établis de toute l’Antiquité. »

Maurice Casey

Professeur britannique en études néotestamentaires (agnostique)

« Les théories niant l’existence de Jésus ne sont pas sérieuses. Elles reposent sur des erreurs méthodologiques. »

Paula Fredriksen

Historienne juive spécialiste de Jésus et de Paul

« Les spécialistes s’accordent sur l’existence de Jésus et sur une trame de base : il a été baptisé, a prêché, a été crucifié. Il n’y a aucun doute raisonnable là-dessus. »

Daniel Marguerat

Exégète protestant, historien du christianisme primitif

« L’inventaire des sources permet de réfuter sans appel la thèse du Jésus mythique. La question historique n’est pas s’il a existé, mais quel était son message. »

Simon-Claude Mimouni

Historien des origines du christianisme, EPHE (non chrétien)

« Il est impossible de démontrer que Jésus n’a pas existé. Le faisceau d’indices est solide. Aucun historien ne prend au sérieux la négation de son historicité. »

Michael Grant

Historien classique britannique (non croyant)

« Refuser l’existence de Jésus, c’est rejeter aussi des dizaines d’autres figures antiques dont l’historicité repose sur bien moins. »

Geza Vermes

Spécialiste juif de Jésus, professeur à Oxford

« Jésus est un hassid galiléen du Ier siècle. Ses gestes et ses mots s’inscrivent profondément dans la tradition juive de son temps. »

Conclusion

La question « Jésus de Nazareth a-t-il existé ? » peut sembler simple, mais elle appelle une réponse rigoureuse, fondée sur l’analyse croisée des sources disponibles et sur les méthodes de l’histoire. Or, en appliquant ces méthodes — les mêmes que pour Socrate, Bouddha ou Alexandre le Grand — la réponse apparaît claire et largement consensuelle parmi les chercheurs : oui, Jésus a bel et bien existé.

On dispose pour cela :

  • de témoignages non chrétiens (Josèphe, Tacite, Pline…) qui, bien qu’épars, situent un homme appelé Christ/Jésus dans le temps, le lieu et le contexte exact des évangiles ;

  • de sources chrétiennes internes (Paul, Évangiles), rédigées peu après les faits, fondées sur des traditions vivantes, qui présupposent un personnage réel, connu, enseignant, crucifié ;

  • d’un environnement archéologique confirmant la plausibilité historique des récits : lieux, usages, figures politiques et religieuses, structures sociales ;

  • d’une transformation historique radicale, la naissance rapide du christianisme, qui serait difficilement explicable sans point de départ humain et réel.

Quant à la thèse « mythiste », elle reste extrêmement marginale dans la recherche sérieuse. Les arguments qu’elle avance ont été longuement réfutés par les spécialistes. Si elle continue d’alimenter des débats médiatiques, c’est moins pour sa rigueur que pour son caractère provocateur ou idéologique.

Reste une question plus profonde, plus riche : qui était Jésus ? Là, les interprétations divergent : prophète apocalyptique, maître de sagesse, guérisseur, réformateur, mystique, ou même Messie. Ces portraits multiples sont compatibles avec une figure historique réelle, dont la mémoire fut transmise, interprétée, magnifiée.

En somme, la non-existence de Jésus n’est pas une option sérieuse pour les historiens. Le débat ne porte plus sur la réalité de l’homme, mais sur le sens de sa vie, de sa parole et de son impact. Comme l’a écrit Daniel Marguerat :

« La vraie question n’est pas : Jésus a-t-il existé ? Mais : quel Jésus a existé ? »